vendredi 3 octobre 2014

Mélancolie

La lumière des lampadaires jette des ombres de dentelle sur les murs de ma nuit. J’y dessine des créatures ailées avec mes doigts, j’imagine des contes de fées qui ne mentent pas. J’étouffe les soupirs.

Je fais l’étoile au centre du lit. J’essaie d’occuper le plus d’espace possible, d’anéantir le vide au creux des draps défaits. J’ai la peau en chair de poule, des frissons de silence me traversent l’échine comme un choc électrique.

Je roule sur le côté et ferme les yeux. Mes paupières tremblent et j’insiste. Je les empêche d’ouvrir comme s’il ne suffisait que de fermer les yeux pour dormir. Tirer le rideau de l’âme, plonger dans la noirceur sans ombre, s’aveugler devant tout ce qui manque. Je serre fort jusqu’à voir des étoiles. J’essaie de les compter, mais elles disparaissent trop vite.

J’abandonne et ouvre les yeux, rampe jusqu’à mon côté du lit. Même si tous les côtés m’appartiennent, maintenant. Je tâtonne sur le sol jusqu’à sentir ma guitare sous les doigts. Je la ramène à ma poitrine et roule sur le dos à nouveau.

La fraîcheur de sa caisse me brûle la peau. Mes doigts prennent place sur les frettes, mouvement naturel que je ne remarque plus. Je gratte les cordes de mon autre main, frissonne sous les vibrations du bois verni. Étendue dans mon lit, je fredonne tout bas, accorde ma voix à la mélodie, jusqu’à ce que tout vibre dans l’univers.

Say you're back
say you're good
that words can fly
misunderstood
and we can take hold of the past*

Dehors le vent siffle contre la fenêtre. Je l’entends gémir par-dessus la musique, une complainte altruiste que m’offre la nuit, une caresse latente que je rebute par vengeance. Je chante plus fort.

You left me down
on my knees
now it's my turn
to watch you plead
so cry me a river of gold*

Je m’arrête net au son d’un miaulement étouffé. Je relève la tête et aperçois une silhouette féline de l’autre côté de la fenêtre. D’un mouvement, je dépose la guitare, glisse hors du lit et ouvre la fenêtre. La chatte noire du voisin saute sur le sol et se frotte à mes mollets. Je m’affale à nouveau sur le lit, rabat cette fois les draps sur ma peau glacée. La chatte grimpe sur le matelas comme s’il lui appartenait, secoue son corps menu en faisant tinter sa médaille. Il y est écrit « Mélancolie », et je songe encore que c’est le nom de chat le plus magnifique au monde.

Je tire les draps vers le haut; Mélancolie connaît la danse. Elle se faufile dans l’ouverture, se roule en boule contre mon ventre, la douceur de son poil à mon corps meurtri. Ses ronronnements vibrent jusque dans mes os et je ferme les yeux sans forcer.

Elle ne restera que pour la nuit. Demain, elle sera repartie par la fenêtre ouverte sans me réveiller. Mais elle reviendra la nuit venue, encore et encore.


Elle reviendra là où tu ne viens plus, pour chasser les fantômes de ton absence.




lundi 7 octobre 2013

Incandescente

Notre première rencontre fut brève, noyée dans les douces vapeurs de l’alcool. À travers la vitre embuée de mes yeux, dans cette réalité aussi étirée et ondulée qu’un tableau de Munch, j’ai d’abord vu le rouge de ta robe. Éclatant. Aveuglant.

Ardent.

Le tissu, ensorcelé par la fluidité de tes mouvements, dansait autour de tes cuisses blanches-cellophanes. La robe recouvrait ton corps menu comme une deuxième peau. Un serpent de feu au centre d’une horde d’alcooliques tapageurs, telle une flamme éternelle jaillissant de l’enfer. J’ai eu envie de me rapprocher. De me réchauffer auprès de toi.

Puis, j’ai aperçu tes lèvres. Opulentes et rouges, elles aussi. Quelques-uns de tes cheveux noirs s’y étaient collés, mais tu ne semblais pas le remarquer, ou alors tu t’en foutais. Trop occupée à danser au rythme d’une chanson que toi seule semblais entendre. Ton visage perlé de gouttes de sueur, tes cheveux en bataille, ton maquillage coulant autour de tes yeux clos, tu dansais à t’en fendre l’âme, à t’en fendre le crâne. À en fendre la nuit.

En m’approchant, je t’ai frôlé par inadvertance – dira-t-on – et tu as ouvert les yeux pour me toiser. Mais ton regard dur a vite fondu dans la chaleur de mon sourire. Le reste, je ne m’en souviens plus. Que des bribes de noir et de rouge, de ta peau blanche-transparente. De ton rire agressif et cristallin. De notre amitié qui s’était enflammée en un instant.


C’est ta fougue qui m’a attiré. Cette incroyable passion de vivre qui t’habite. Comme un corps céleste au champ de gravité si intense que personne n’y échappe. Tous ceux que tu croises gravitent autour de toi dans l’espoir de de baigner au creux de ta dangereuse incandescence ne serait-ce qu’un seul instant. 

Tu cherchais un endroit où habiter au centre-ville. J’avais une chambre libre. Le destin.

La vie avec toi, c’était à cent mille à l’heure. Nuit après nuit, la débauche et les bars, l’estomac brûlé par l’alcool de plus en plus pur, de moins en moins sucré. Dans les nuages de nos expirations encigarettées, nous nous racontions nos enfances terribles, nos futurs impossibles, nos espoirs dérisoires. Nous terminions nos nuits avec des étrangers tirés de l’obscurité des afterhours. Mais jamais ensemble.

Un matin, à l’aurore, après une nuit particulièrement décapante, alors que nos lits étaient tous deux occupés par la baise du jour, nous nous étions retrouvés sur le balcon en catimini pour partager la dernière clope de la soirée.

La brise fraîche emportait avec elle la fumée du cancer que nous insistions à inhaler. Le soleil baignait dans sa propre fumée, rouge vermeil et cotonneuse. Le silence de la nuit s’éteignait petit à petit dans le chant des premiers oiseaux éveillés. Cigarette entre les doigts, tu as ramassé tes cheveux en un chignon pour sentir le vent frais sur ton cou, et tu as dit, dans un souffle :

- Pourquoi on a jamais baisé ensemble, Doum?

Interloqué, je n’ai pas bougé. Les yeux rivés sur les lattes pourries du balcon, j’ai espéré un instant que l’alcool te submerge d’un vertige éthylique, fasse tourbillonner tes pensées jusqu’à ce que tu oublies ta question. Mais non.

- Tu me trouves pas assez nice? J’suis pas assez bandante pour toi?
- Ben non, voyons donc Vivi. Tu le sais ben que je te trouve magnifique.
- C’est quoi le problème debord?

Tu as cogné de ton pouce le bout de la cigarette pour en libérer les cendres rouges. Incandescentes.

- Parce que je t’aime trop pour ça, Viviane.

Tu as laissé échapper un hoquet hautain, puis as coincé la cigarette entre tes lèvres sans répondre. J’ai cherché ton regard, en vain.

- Je t’aime trop pour risquer de te perdre. 

Et c’est là, je crois, que ta flamme s’est éteinte.

Le reste je ne m’en souviens plus. Que des bribes de noir et de rouge, de ta peau trop blanche. Des nuits de plus en plus dangereuses. De tes yeux de colère qui n’en démordaient plus. Et la tristesse comme une brûlure sous la peau. La dérape.

La dernière fois que je t’ai vue, tu portais la robe rouge. Tu flottais dedans tant tu avais perdu du poids. Ta peau blanche invisible contrastait avec le noir de tes cheveux. Ton maquillage avait coulé sous les larmes, des sillons d’obscurité sur ton visage éteint.

Tu portais ta valise comme si elle contenait tout le poids du monde – ou de ta tristesse.

Quand la porte s’est refermée, j’ai eu peur.

Peur du silence. De ton absence. Des regrets.

Et j’ai eu peur pour toi.




dimanche 9 juin 2013

Doux-amer

Robert avait toujours détesté le chocolat.

Oh, il en avait essayé de toutes les sortes : le chocolat au lait, les truffes au chocolat, le chocolat infusé, le chocolat noir comme la nuit, et même celui qui fait rager les fines bouches, le chocolat blanc. Ça lui donnait mal au cœur. L’odeur terreuse, la brûlure sucrée au fond de la gorge, la texture trop cirée ou trop molle.

Ce fut donc autant une surprise pour lui que pour son entourage lorsqu’il acheta une petite chocolaterie sur la rue principale d’une ville éloignée. La boutique, avec ses murs turquoise et ses accents bruns (chocolat, évidemment), l’avait attiré. Minuscule, offrant juste assez de place pour trois ou quatre petites tables et un comptoir vitré, elle explosait de charme et brillait de couleur au milieu de la grisaille des autres magasins de la rue.



Il avait eu besoin d’un peu de magie dans sa vie à ce moment-là. D’un endroit où se réfugier, d’un « ailleurs » qui deviendrait « ici ». Alors il l’avait achetée sur un coup de tête, rempli d’espoir.

Et il l’avait regretté. Presque aussitôt. Mais il regrettait déjà tant de choses de sa vie qu’il s’était dit qu’une de plus ne changerait pas grand-chose.

C’est donc pour cette raison que depuis 35 longues années, il se levait tôt le matin pour fabriquer des chocolats qui lui donnaient mal au cœur, puis passait le reste de la journée à les vendre à ses clients. Et puisque les clients se faisaient parfois rares les après-midi de semaine, il s’assoyait à l’une des petites tables blanches et regardait les gens passer en buvant une tasse de thé.

Mais aujourd’hui, il s’était servi un café noir, espérant chasser la fatigue qui pesait sur son vieux corps après une longue nuit à ressasser le passé. Le goût amer du liquide brûlant s’agençait bien à son état d’esprit. Il sirotait sa boisson, les yeux dans le vague devant la grande fenêtre de la boutique.

Une jeune femme d’une vingtaine d’années qui passait devant la chocolaterie attira son regard et le tira de sa rêverie. Il l’observa alors qu’elle fouillait dans sa sacoche tout en marchant d’un pas désinvolte, assuré. Elle en sortit une cigarette qu’elle alluma avec grâce, les yeux plissés sous les rayons du soleil insistants. Son regard s’ancra tout à coup à celui de Robert, et elle lui sourit. Un sourire empreint d’une profonde gentillesse, d’une bienveillance qui réchauffa le cœur gelé de Robert. Il lui sourit à son tour, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de son champ de vision, telle une brise d’été rafraîchissante si vite passée.

Il se demanda si elle aussi, elle fumait. Si elle avait porté une robe à pois comme celle-là, lorsqu’elle avait vingt ans. Si elle avait souri à un vieux monsieur dans une chocolaterie, comme une offrande à un vieillard seul au monde.

Il secoua la tête pour chasser ces douloureuses pensées et ferma les yeux un moment. Puis, il finit d’un trait son café et retourna derrière le comptoir. L’odeur sirupeuse du chocolat l’assaillit aussitôt et lui donna un léger mal de tête. Il s’empara d’une bouteille de nettoyant en spray et vaporisa le comptoir. Un parfum d’agrumes emplit l’espace et masqua momentanément celui du chocolat. Robert soupira d’aise et passa un essuie-tout sur la surface trempée. Son dégoût du chocolat avait au moins ce point de positif : sa boutique était la plus propre de la ville, et même de la région entière.

La porte d’entrée s’ouvrit soudainement sur une fillette de trois ou quatre ans, qui éclata de rire au son de la clochette attachée au-dessus de la porte. Elle sauta de joie et la pointa de son doigt boudiné afin d’attirer l’attention de sa maman qui la suivait. Cette dernière lui sourit et lui dit : « C’est une clochette. C’est pour avertir le monsieur que quelqu’un est entré ». Mais la fillette n’écoutait déjà plus. Elle venait d’apercevoir les rangées de chocolats dans le comptoir vitré. Elle s’y précipita et colla son petit nez dans la vitre. Sa maman l’attira aussitôt vers elle, mais la vitre arborait déjà le souvenir du petit visage de l’enfant : une buée mouillée brouillait l’image des truffes aux framboises.

Embarrassée, la dame s’exclama, le visage rougit :

- Je suis désolée, avez-vous quelque chose pour que je puisse nettoyer tout ça?
- Non, non, ne vous en faites pas. C’est un honneur de savoir que mes chocolats font saliver autant votre fille!

Elle s’esclaffa et se détendit aussitôt, puis se pencha vers la fillette et entreprit de lui lire toutes les sortes de chocolat qui s’offraient à elle.

Robert tenta de résister aux réflexions qui se formaient dans sa tête, en vain. Avait-elle une fillette, elle aussi. Ou un garçon. Ou même plusieurs enfants. Les aimait-elle autant que cette dame? Les amenait-elle parfois dans une chocolaterie pour les gâter?

Était-elle heureuse?

Pensait-elle parfois à lui?

Heureusement, la dame interrompit ses pensées et demanda une boîte de chocolats assortis. Robert sélectionna un ruban jaune serin, la même couleur que les chaussures de la fillette, et s’appliqua pour faire la plus belle boucle du monde sur la boîte. Puis, il la remit à l’enfant aux yeux ronds et pétillants, qui la reçut comme si c’était le trésor le plus précieux au monde.

La clochette sonna lorsque la porte se referma sur elles, et Robert entendit le rire cristallin de la petite se mêler au tintement aigu.

Le silence se fit alors lourd dans la boutique. Robert alluma la radio pour chasser le vide qui le rongeait de l’intérieur. Rien n’y fit.

Il plongea la main dans la poche de son veston et en sortit un bout de papier froissé. Il le posa sur le comptoir et entreprit de le lisser, les mains tremblantes. Il relut pour la millième fois tous les chiffres qui y étaient inscrits en rouge, même s’il les connaissait par cœur.

Il prit le téléphone sans fil qui traînait près de la caisse et l’alluma. Le timbre se fit entendre, grave et culpabilisant. Cette fois, il allait le faire. Il allait composer le numéro au complet, et ne raccrocherait pas tout de suite après.

Cette fois, il irait jusqu’au bout.

Il appuya sur chaque chiffre, le cœur battant si fort qu’il entendait à peine le son du téléphone. Il porta ensuite le combiné à son oreille, résista au désir puissant de raccrocher alors que le long, interminable « dring » résonnait jusque dans son ventre.

Et il l'entendit :

- Allô?

Sa voix à elle. Sa voix qu’il n’avait pourtant jamais entendue, mais qu’il reconnaissait quand même. Sa voix qu’il aurait dû entendre chaque jour de sa vie s’il n’avait pas paniqué. S’il n’avait pas été trop effrayé, trop lâche pour prendre ses responsabilités.

- Allô Julie.
- Qui est-ce?

Il réprima un sanglot. Les mots se bousculaient dans sa tête. Il en choisit quatre.

- C’est ton père.
-           
Puis deux autres. Les plus importants.

- Pardonne-moi.




mercredi 22 mai 2013

Sous le clair de lune

Deux mains fragiles enlacées, à la peau ridée du temps qui a coulé. Trop vite.

Dans la pénombre, les deux corps figés bougent à peine, statues de marbre et de tristesse infinie. Une silhouette étendue dans le lit; l’autre silhouette prostrée à ses côtés. Une douce mélodie médicale s’enroule autour d’eux, brise le silence à coups de signaux sonores et de souffles artificiels. Le rythme de la vie qui ne tient qu’à un fil.

Par la fenêtre, la lune projette sa pâle lueur sur les vieux amoureux en peine, lance des ombres de géants sur les murs épurés, baigne la petite chambre d’une aura presque réconfortante. Et pourtant.

L’homme observe le visage émacié de sa femme endormie, serre sa main un peu plus fort. Elle ouvre les yeux et lui sourit. À peine un mouvement de lèvre qu’il reconnaît aussitôt. Il leur en faut peu maintenant pour se comprendre, tant leurs êtres sont fusionnés. L’angoisse de la fission les étreint chaque fois qu’ils y songent. Brûlure lancinante qui parcourt l’échine.




        Tu te souviens de notre première rencontre, ma douce Adélaïde?

Depuis des jours, il lui chuchote des souvenirs de leur vie. Il déverse des histoires à l’infini, tissant un cocon du passé autour du présent qui s’éteint, pour étirer le temps comme de la tire Sainte-Catherine. Tromper les secondes qui virevoltent en feux follets autour d’eux.

Elle ferme les yeux et hoche lentement la tête. Ouvre les yeux et les glisse vers la fenêtre. Il suit son regard qui scrute la lune.

        Je t’ai promis la lune pour un rendez-vous.
         
Il lui raconte pour la centième fois au moins son souvenir préféré. Deux adolescents d’à peine 17 ans, étendus sur l’herbe avec leurs amis, un après-midi d’été. Il lui rappelle le son des criquets, la brise chaude et la langueur des jours. Sa gêne infini de se trouver près d’elle, et tout le courage qu’il a dû recueillir au fil des heures avant de se décider enfin, alors que le soleil baignait déjà dans une mer de nuages rouges. Il se souvient du regard d’Adélaïde lorsqu’il s’était lancé, ses yeux chocolat remplis d’amusement et de curiosité alors qu’il déversait avec rapidité sa question, comme si elle lui brûlait la langue. « Veux-tu-sortir-avec-moi-samedi-soir-on-pourrait-aller-au-cinéma? ». Et Adélaïde, coquine, avait feint l’hésitation avec tant de conviction qu’il avait enchaîné, désespéré : « Si tu acceptes, je te promets... je te promets la lune! »

Elle avait accepté. « D’accord, Paul. Je veux bien sortir avec toi. ». Puis, elle s’était mise à rire; une cascade de rires perlés, frais et joyeux comme une limonade glacée. « Pour la lune, ça peut attendre à plus tard. »

Alors que Paul termine son histoire, les paupières de sa belle, alourdies par la fatigue, se referment et les séparent.

Paul se lève et s’approche de la fenêtre. Scrute la lune, les sourcils froncés. Il essaie en vain de chasser le sentiment d’impuissance qui le nargue chaque seconde depuis des mois. Il marche de long en large, les yeux dans le vague, l’esprit envahit d’une cacophonie de pensées qui éclatent ici et là, une violente averse intérieure provoquée par la fatigue et la tristesse, son cerveau en surchauffe qui bégaie violemment, expulse des mots, des images, des réflexions absurdes en rafale, et puis...

Il s’arrête net.

Et se met à courir.

Comme habité d’une mission de la plus haute importance, il court avec tout le sérieux du monde, hors de la chambre, dévale les escaliers jusqu’au stationnement souterrain, saute dans sa voiture tel un James Bond du troisième âge. Dans les rues de la ville ensommeillée, il fait fi des règles et brûle les lumières rouges une à une jusqu’à sa petite maison dans le village d’à côté. Il prend à peine le temps de couper le contact avant de se précipiter dans la remise. Il s’empare d’une hache et se dirige d’un pas décidé au creux de la forêt derrière chez lui. Et il se met au travail.

Toute la nuit, et la nuit d’après. Et la nuit qui vient. Il coupe et sable et plante des clous comme si sa vie en dépendait. Le jour venu, il revient au chevet de sa belle. Mais dès que le sommeil la réclame, il retourne à sa forêt et reprend son travail acharné. Ses mains rudes de menuisier domptent le bois fraîchement coupé. Invincibles et impénétrables, elles caressent les planches rugueuses sans jamais risquer de blessures.

Et enfin, au beau milieu de la quatrième nuit, Paul dépose son marteau, essuie sont front trempé de sueur. Devant lui se tient un petit drakkar bleu acier orné d’une longue proue courbée, tel un torse bombé prêt à fendre les eaux. Sa voile blanche bien tendue claque au vent, comme un appel au combat. Paul s’empare d’un pinceau, et sur une planche recourbée de la proue, il peint en blanc :

Adélaïde

Il grimpe alors dans le navire, s’empare des longues rames accrochées de chaque côté. Et là, au centre de la forêt, dans un bateau reposant sur un tapis de feuilles mortes, le vieil homme se met à ramer. Et à ramer. Et à ramer encore. Et soudain, le bois du drakkar grince et gémit, la voile se gonfle violemment. Le navire se soulève de quelques centimètres. Puis de quelques mètres. Et après avoir ballotté maladroitement entre la cime des arbres un moment, l’embarcation se stabilise et vogue tranquillement vers le ciel, au rythme des rames.

À bout de souffle, Paul combat la fatigue et continue de ramer de toutes ses forces, jusqu’à ce que le village ne soit plus qu’un petit point au-dessous de lui. Et il continue encore, traversant des couches et des couches de nuages pour en sortir complètement trempé par la pluie qu’elles contenaient. Et il continue encore jusqu’à atteindre les limites de l’atmosphère, là où la noirceur de l’espace forme un dégradé avec le bleu du ciel. Là où la gravité de la Terre abandonne ses droits.

Là où se trouve la lune.

Au loin, l’astre doré le nargue, trop éloigné pour être recueilli d’un coup de rame. Paul s’empare alors du filet de pêche qu’il a emporté avec lui et le lance vers le haut. Le filet se met à flotter lourdement, comme un essaim d’abeilles un matin d’hiver frigorifié.

Le vieil homme peste entre ses dents. Le filet est beaucoup trop petit et trop court. Il dépasse à peine la proue du navire, et même s’il était plus long, il est trop étroit pour contenir toute la lune en son ventre. Découragé, Paul rattrape le filet, puis scrute l’astre crémeux, essayant d’en deviner la taille à l’œil nu.
Dans un soupir, il s’affaisse sur le banc au centre du drakkar, puis entreprend le voyage de retour, la mine basse.

Le lendemain soir, il s’arrête à la quincaillerie du coin et achète tous les filets du magasin, des plus petits aux plus énormes. De retour dans la forêt, il manie de ses doigts noueux un fil de pêche qu’il entortille autour des filets, jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’un gigantesque réseau de mailles. Il dépose le fruit de son dur labeur dans le navire, puis grimpe maladroitement dans l’embarcation, tentant d’éviter de s’entortiller dans le filet.

Ignorant ses muscles endoloris, il se met à ramer avec toute la fougue que lui permet son corps fatigué.

Exactement au même endroit que la veille, il se met à déverser le filet, vague après vague, jusqu’à ce qu’il effleure la surface de la lune et l’enrobe tel un bas de nylon sur une cuisse ronde. Il pousse un cri de victoire et tire de toutes ses forces, tombant à la renverse au fond du navire. Il tire et tire jusqu’à ce que le bout du filet glisse à bord.

Paul se relève et inspecte sa prise. Interloqué, il n’y trouve pas de lune. Que de la poussière de lune. Quelques étoiles entortillées. Un vieux morceau de satellite.

Il regarde par-dessus bord. La lune demeure bien ronde, bien lumineuse, bien loin et intacte, presque narquoise.

L’homme retient un cri de rage. Il relève ses manches et se remet au travail. Il lance le filet, rame dans tous les sens pour bien envelopper la lune, puis tire. En vain. Et il réessaie. Encore et encore. Toute la nuit, jusqu’à ce qu’à l’autre bout de la Terre commence à pointer le soleil aveuglant, signe qu’il est temps d’aller retrouver Adélaïde.

Mais Il revient la nuit d’après, et celle d’après. Et encore la suivante. Toujours sans parvenir à capturer la lune. Chaque matin, il retourne sur la terre ferme bredouille, le cœur un peu plus lourd.

Le quatrième jour, alors qu’il est au chevet de son amour, il se met à pleurer.

        Je t’ai promis quelque chose que je ne peux pas t’offrir, Adélaïde. J’ai tout essayé. Pardonne-moi.

Sa main à elle presse la sienne. Un coin de sa bouche frétille; un sourire. Ses lèvres forment un « je t’aime » inaudible.

Dehors, le soleil s’éteint tranquillement, et la lune déjà sort de la brume du ciel bleu, tel un œil qui les observe se dire adieu, tendrement, jour après jour. Adieu, un peu plus que la veille. Adieu à chaque seconde qui s’écoule, ne pars pas; adieu. Et Paul lui en veut, à la lune, de ne pas lui avoir accordé ce dernier souhait. De le condamner à vivre le reste de sa vie avec le goût amer de l’inachevé.

Mais alors qu’il regarde son amour flotter entre le sommeil et la vie, Paul se lève d’un bond. Les yeux brillants, mu par une nouvelle idée, il débranche un à un les fils reliant sa femme aux machines. Rapidement, avant que quiconque ne s’en aperçoive, il prend dans ses bras ce corps menu et léger, trop léger. Il se met à courir encore une fois, avec Adélaïde contre son cœur, sourd aux appels des infirmières et des agents de sécurité derrière lui.

Il se rend jusqu’à la forêt, jusqu’à son fier drakkar prêt pour une nouvelle aventure, puis dépose sa bien-aimée au fond du bateau rempli de poussière de lune, vestige des nuits passées à pêcher en vain une lune entêtée. Et il rame jusqu’aux limites de l’atmosphère.

Les yeux grands ouverts, Adélaïde regarde autour d’elle, un coin de lèvre plein de sourires. Paul la prend dans ses bras et la soulève vers la lune, le cœur battant. Elle tend la main vers l’astre, émerveillée, comme pour le caresser. Elle tourne son regard vers son mari, le regard noyé de larmes, et elle chuchote :

        Merci.

Elle se met soudain à flotter hors des bras de son amour en un mouvement lent, comme attirée par la gravité de la lune. Paniqué, Paul agrippe sa main et tente de la retenir. Elle plonge son regard dans le sien une dernière fois. Derrière elle, la lune semble briller encore plus fort. Puis, elle ouvre les doigts, laisse sa main glisser hors de celle de son mari. Et elle sourit. Entièrement.

Paul la regarde s’enfoncer doucement dans le noir infini, par-delà la lune, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un petit point brillant.

Une étoile parmi les étoiles.

Et il sourit.

Entièrement.






lundi 25 février 2013

Inaccessible

Elle était belle.

Ses cheveux noirs brillaient dans la lumière du matin, contrastant avec le rouge vermeil de son trench-coat. Elle portait un foulard de soie multicolore qui réchauffait la pâleur de son visage. Elle était jeune, posée, d’une douce simplicité.

Luc la vit pour la première fois dans l’autobus 801. Celui de 9 h 50, au lieu du 9 h 40 qu’il prenait normalement. Il s’était réveillé en retard ce matin-là, mais son humeur massacrante s’était vite estompée à la vue de la belle inconnue, tout au fond du bus, qui lisait un livre dans les rayons filtrés du soleil.

Il eut comme un pincement au ventre, un battement de cœur de trop. Il s’en voulut d’être aussi ridicule, mais il ne put s’empêcher de se demander si c’était ça, un coup de foudre.



Il s’assit tout près du chauffeur, à l’avant, beaucoup trop gêné pour choisir le banc qui faisait face à la belle dans la partie surélevée du fond. Il savait qu’il ne pourrait détacher son regard d’elle s’il s’en donnait l’occasion.

Aurait-il réussi à l’aborder s’il s’était assis près d’elle? Il savait bien que non. Cette barrière entre lui et le reste du monde qu’il n’arrivait pas à franchir l’en aurait empêché, comme d’habitude. Prisonnier de sa bulle, il se contentait de regarder les autres vivre autour de lui en les enviant d’avoir la chance de communiquer si aisément entre eux, alors que pour lui, même l’idée de tenter un simple « bonjour » siphonnait toute son énergie.

Mais elle. Elle, il aurait pu la regarder vivre le reste de son existence sans même une once de jalousie.

Luc ne put s’empêcher de lui jeter un coup d’œil par-dessus son épaule de temps à autre. Absorbée par son livre, elle ne sembla heureusement pas remarquer son jeu. Et puisque le bus était pratiquement vide, excepté deux ou trois passagers aux regards perdus dans le vague, il pouvait se permettre de l’observer un peu. Tant qu’il œuvrait avec subtilité.

Entre deux regards à la dérobée, il aperçut au loin le bâtiment si familier de son lieu de travail. Une déception amère s’enroula autour de son estomac, comme une pression désagréable au creux du ventre. Le trajet tirait bientôt à sa fin et il devait se faire à l’idée qu’elle disparaîtrait à jamais dans l’univers inconnu de tout ce qui se déroule hors de sa vue.

Il se retourna une dernière fois, juste au moment où elle tirait sur la corde pour demander un arrêt. Il détourna vivement la tête, de peur qu’elle ne le prenne en flagrant délit d’admiration secrète.

L’autobus ralentit, et il sentit un léger courant d’air au moment où elle passa près de lui pour sortir par la porte de devant. Son parfum l’enveloppa aussitôt, un mélange de vanille et d’épices, une odeur alléchante, chaude et enivrante. Étourdi, il la regarda descendre les marches en se tenant à la rampe, ses longs cheveux couvrant son visage penché vers l’avant, le rouge de son manteau comme un appel à l’amour, une pomme interdite dans laquelle il ne pourrait jamais croquer.

Il la regarda fouiller dans son sac en bandoulière alors que l’autobus la dépassa, en route vers son arrêt à lui. Il réalisa alors qu’il n’avait pas eu la chance de voir la couleur de ses yeux. Pour une raison étrange, ce détail le démoralisa. Il passa le reste de la journée dans un nuage de désespoir, qu’il qualifia lui-même de « pathétique ».

***

Le lendemain matin, à 9 h 40, quand l’autobus 801 s’arrêta à l’arrêt à deux coins de chez lui, il n’y monta pas.

Il commit ce geste, ou plutôt l’absence de geste, comme un réflexe, sans même y réfléchir. Surpris, il observa le bus s’éloigner dans un nuage d’échappement, le cœur battant. Pensait-il réellement qu’elle serait dans le 9 h 50? Après tout, la plupart de ceux qui prenaient le bus le matin le faisaient pour aller travailler. Il était fort probable qu’elle aussi prenait le 801 cinq jours par semaine, pile à la même heure, enroulée dans la couverture rassurante de la routine. Comme tout le monde.

L’espoir l’envahit comme une bouffée de chaleur un jour de canicule, et quelques gouttes de sueur perlèrent à ses tempes malgré la fraîcheur de la brise d’automne.

Dix minutes plus tard, il la vit à travers la fenêtre de l’énorme véhicule fumant qui s’arrêta devant lui. Cette fois, elle était assise au centre. Il monta les marches en tremblant, déposa son billet dans la fente, et marcha dans l’allée comme un zombie, faisant tout en son pouvoir pour ne pas la dévisager. Il choisit le banc en diagonale, une rangée derrière elle. Un geste on ne peut plus courageux pour un timide comme lui. Mais encore une fois, ce fut comme un réflexe, comme si son cœur avait pris le dessus sur sa tête et dirigeait maintenant la marionnette de son corps.

Il passa le trajet à la regarder. Du coin de l’œil, parfois. De tout l’œil, souvent. Il se sentait mal d’agir ainsi, mais elle l’hypnotisait. Ses fines mains tournaient les pages avec tant de douceur, tant de délicatesse. Elle passait son temps à remettre une mèche de cheveux derrière son oreille, découvrant du même coup le galbe fin de sa joue, la courbe de ses longs cils maquillés : un quart de profil qu’il buvait comme un élixir de vie.

Il ressentait ce besoin intense de s’asseoir à côté d’elle et lui demander d’où elle venait, qui elle était. Il voulait la faire rire pour assister au spectacle de son sourire. Il voulait lui prendre la main et marcher avec dans les rues les soirs d’été. Il voulait prendre soin d’elle, l’aimer de tout son cœur, lui donner tout ce qu’elle voudrait. La rendre heureuse.

Mais il ne pouvait pas. Il n’arriverait jamais à l’aborder. Il ne savait pas comment. Il gâcherait tout, lui ferait probablement peur. Elle ne le comprendrait pas, et peut-être même penserait-elle qu’il est fou. Il commençait d’ailleurs à croire qu’il était en train de le devenir...

Il eut envie de pleurer. De tous les obstacles auxquels il se cognait à cause de son problème, c’était bien le pire de tout. Il réalisait soudain que ses limites étaient beaucoup plus près qu’il ne le pensait, et son monde, beaucoup plus restreint qu’il ne l’aurait cru.

Elle descendit au même arrêt que la veille, mais il ne la regarda pas quitter l’autobus. Son parfum se dissipa rapidement, laissant place à l’odeur du vinyle froid, du métal rouillé et de la tristesse.

***

Le lendemain, Luc prit le 9 h 40, le cœur lourd.

Et le surlendemain encore. Le cœur plus lourd.

Il tenta de retrouver sa routine, d’oublier la fille du 9 h 50, mais chaque matin s’avérait plus difficile que le précédent. La tristesse fit place à la colère. Il se maudissait d’être aussi lâche. Après tout, ce n’était pas si compliqué que ça, aborder une fille, non? Qu’avait-il à perdre?

Rien.

Il n’avait rien à perdre, sauf sa dignité, sauf son estime de soi, sauf le peu d’amour-propre qu’il lui restait.

Et pourtant, quelques semaines plus tard, lorsque le 9 h 40 s’arrêta, il ne monta pas.

Dix minutes plus tard, le 9 h 50 s’arrêta en soufflant de l’air chaud dans le visage pâle de Luc, qui monta en fixant le plancher. Il s’assit quelques bancs derrière la tache rouge qu’il aperçût du coin de l’œil, le regard toujours baissé. Il inspira profondément et dirigea son attention vers le paysage qui défilait derrière la vitre. S’il la regardait, il savait qu’il n’aurait pas le courage. Elle était si belle, si intimidante...

Enfin, à l’arrêt de la jolie inconnue, il se leva et sortit par la porte du milieu pendant qu’elle se dirigeait vers la porte de devant. Dehors, le froid de l’automne transportait avec lui les effluves des feuilles mouillées, et Luc se sentit ragaillardi. Il se retourna et la vit descendre les escaliers avec légèreté.

Il s’approcha d’elle, sentant son visage s’enflammer, ses genoux fléchir. Elle lui faisait dos, occupée à mettre son livre dans son sac. Il était si près qu’il remarqua que son foulard de soie multicolore était orné de centaines de rangées de losanges et de cercles.

Il prit son courage à deux mains et lui tapota l’épaule.

Elle se retourna, interloquée. Elle avait les yeux pers. Une vague de chaleur déferla en lui.

Elle lui sourit, puis leva son doigt comme pour dire « une minute » et se remit à fouiller dans son sac. Elle en tira un carton blanc et le montra à Luc.

Il y était écrit en grosses lettres noires : « Désolée, je suis sourde et muette. »

Luc sentit l’air s’échapper des ses poumons comme si on lui avait envoyé un coup de poing dans le ventre. Ses yeux s’embuèrent.

Il leva ses mains tremblantes, et signa avec agilité :

« Moi aussi. »

dimanche 6 janvier 2013

Sans toi

J'ai récupéré les morceaux de mon corps que tu as jetés au dépotoir. Des pièces dépareillées, malmenées et salies, tant usées qu'elles ne formaient plus rien. Plus rien qu'un grand tas d'engrenages inutiles et de larmes séchées.

J'ai rattrapé mes rêves envolés, je les ai cueillis comme de gros ballons rouges entortillés dans les nuages. Je les ai regonflés un peu, et depuis, ils se balancent dans la brise sur mon balcon.

J'ai rapiécé les miroirs que j'avais détruits pour ne plus me revoir. Et depuis, lorsque je m'y regarde, je ne me vois plus comme tu me vois. Depuis, j'y apparais comme je suis. Vivante. Humaine. Importante.

J'ai effacé les mots que tu as tracés au feutre indélébile sur mon coeur, ces mots qui font mal et qui alourdissent l'âme, ceux qui sonnent durs comme des sentences de mort, qui transpercent la chair de leurs lettres acérées. J'ai frotté longtemps. Longtemps. Ne restent que des marques pâles de ces cruels graffitis. J'espère encore qu'avec le temps, ils disparaîtront.

J'ai repris ma vie et je l'ai serrée fort contre moi. Je me suis excusée de l'avoir mise de côté. De l'avoir ignorée durant le déluge et les nuits éternelles. Je m'en suis voulu d'être passée à côté par ta faute. Mais elle m'a pardonné.

Et surtout, j'ai coupé le fil qui me reliait à toi malgré la distance, malgré le temps, malgré l'espace et tout ce qui existe. J'ai arraché cette ancre qui me retenait au sol, celle qui portait ton nom.

Depuis, je respire enfin, et je t'en veux encore, mais la douleur ne m'étouffe plus, mais le passé ne me lacère plus la peau, mais je ne pense plus à toi sans cesse comme un écho infini.

Depuis, j'existe en entier. Même sans racine.


dimanche 26 février 2012

À deux

Nos deux âmes séparées de violence, déchirées de regrets amers et souillées tant de fois, tant de fois qu'elles sont noires comme le charbon, qu'elles sont rudes comme l'asphalte, qu'elles sont trouées de toutes parts. Nos deux âmes d'enfant à jamais piégées dans le recommencement, dans le cycle infernal de l'incompréhension, du désir si fort d'être aimé, d'être aimé pour de vrai, avec tout un coeur, tout en entier et sans concession.

Nous sommes des enfants inégaux, des enfants rapiécés, des enfants délaissés.

Nous sommes des êtres incomplets, des êtres transparents qu'un rien fait souffrir, des êtres à fleur de peau qui vivent mal, parce que tout nous effraie, mais que tout nous attire à la fois. Des mal vieillis. Des mal compris. Des mal unis. Désunis.

Et pourtant, pourtant, l'espoir nous habite et nous fait revivre. Et pourtant, pourtant, nous avançons même à petits pas, nous avançons malgré le grincement de nos membres rouillés, un mouvement à la fois, pour tout laisser derrière nous, pour nous échapper de la fatalité, parce qu'on refuse d'y croire. Parce que personne ne devrait avoir une poigne si terrible sur nos êtres. Parce que personne ne devrait pouvoir nous détruire jusqu'à l'infini avec si peu de gestes. Personne ne devrait pouvoir fermer les portes de notre avenir.

Nous sommes des survivants, des combattants, des soldats de la guerre intérieure. Nous menons la bataille contre le passé, jour après jour, et nous vainquons les démons, un à un. Jusqu'au dernier.

Nous sommes des enfants recomposés. Renaissants. Et nous avons la tête dure. Nous avons l'un et l'autre. Jusqu'au bout. Jusqu'à la victoire, et même après.

Nous avons toute la vie devant nous, qu'importe ce qu'il y a derrière.

Il y aura toujours demain pour tout refaire.