dimanche 9 juin 2013

Doux-amer

Robert avait toujours détesté le chocolat.

Oh, il en avait essayé de toutes les sortes : le chocolat au lait, les truffes au chocolat, le chocolat infusé, le chocolat noir comme la nuit, et même celui qui fait rager les fines bouches, le chocolat blanc. Ça lui donnait mal au cœur. L’odeur terreuse, la brûlure sucrée au fond de la gorge, la texture trop cirée ou trop molle.

Ce fut donc autant une surprise pour lui que pour son entourage lorsqu’il acheta une petite chocolaterie sur la rue principale d’une ville éloignée. La boutique, avec ses murs turquoise et ses accents bruns (chocolat, évidemment), l’avait attiré. Minuscule, offrant juste assez de place pour trois ou quatre petites tables et un comptoir vitré, elle explosait de charme et brillait de couleur au milieu de la grisaille des autres magasins de la rue.



Il avait eu besoin d’un peu de magie dans sa vie à ce moment-là. D’un endroit où se réfugier, d’un « ailleurs » qui deviendrait « ici ». Alors il l’avait achetée sur un coup de tête, rempli d’espoir.

Et il l’avait regretté. Presque aussitôt. Mais il regrettait déjà tant de choses de sa vie qu’il s’était dit qu’une de plus ne changerait pas grand-chose.

C’est donc pour cette raison que depuis 35 longues années, il se levait tôt le matin pour fabriquer des chocolats qui lui donnaient mal au cœur, puis passait le reste de la journée à les vendre à ses clients. Et puisque les clients se faisaient parfois rares les après-midi de semaine, il s’assoyait à l’une des petites tables blanches et regardait les gens passer en buvant une tasse de thé.

Mais aujourd’hui, il s’était servi un café noir, espérant chasser la fatigue qui pesait sur son vieux corps après une longue nuit à ressasser le passé. Le goût amer du liquide brûlant s’agençait bien à son état d’esprit. Il sirotait sa boisson, les yeux dans le vague devant la grande fenêtre de la boutique.

Une jeune femme d’une vingtaine d’années qui passait devant la chocolaterie attira son regard et le tira de sa rêverie. Il l’observa alors qu’elle fouillait dans sa sacoche tout en marchant d’un pas désinvolte, assuré. Elle en sortit une cigarette qu’elle alluma avec grâce, les yeux plissés sous les rayons du soleil insistants. Son regard s’ancra tout à coup à celui de Robert, et elle lui sourit. Un sourire empreint d’une profonde gentillesse, d’une bienveillance qui réchauffa le cœur gelé de Robert. Il lui sourit à son tour, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de son champ de vision, telle une brise d’été rafraîchissante si vite passée.

Il se demanda si elle aussi, elle fumait. Si elle avait porté une robe à pois comme celle-là, lorsqu’elle avait vingt ans. Si elle avait souri à un vieux monsieur dans une chocolaterie, comme une offrande à un vieillard seul au monde.

Il secoua la tête pour chasser ces douloureuses pensées et ferma les yeux un moment. Puis, il finit d’un trait son café et retourna derrière le comptoir. L’odeur sirupeuse du chocolat l’assaillit aussitôt et lui donna un léger mal de tête. Il s’empara d’une bouteille de nettoyant en spray et vaporisa le comptoir. Un parfum d’agrumes emplit l’espace et masqua momentanément celui du chocolat. Robert soupira d’aise et passa un essuie-tout sur la surface trempée. Son dégoût du chocolat avait au moins ce point de positif : sa boutique était la plus propre de la ville, et même de la région entière.

La porte d’entrée s’ouvrit soudainement sur une fillette de trois ou quatre ans, qui éclata de rire au son de la clochette attachée au-dessus de la porte. Elle sauta de joie et la pointa de son doigt boudiné afin d’attirer l’attention de sa maman qui la suivait. Cette dernière lui sourit et lui dit : « C’est une clochette. C’est pour avertir le monsieur que quelqu’un est entré ». Mais la fillette n’écoutait déjà plus. Elle venait d’apercevoir les rangées de chocolats dans le comptoir vitré. Elle s’y précipita et colla son petit nez dans la vitre. Sa maman l’attira aussitôt vers elle, mais la vitre arborait déjà le souvenir du petit visage de l’enfant : une buée mouillée brouillait l’image des truffes aux framboises.

Embarrassée, la dame s’exclama, le visage rougit :

- Je suis désolée, avez-vous quelque chose pour que je puisse nettoyer tout ça?
- Non, non, ne vous en faites pas. C’est un honneur de savoir que mes chocolats font saliver autant votre fille!

Elle s’esclaffa et se détendit aussitôt, puis se pencha vers la fillette et entreprit de lui lire toutes les sortes de chocolat qui s’offraient à elle.

Robert tenta de résister aux réflexions qui se formaient dans sa tête, en vain. Avait-elle une fillette, elle aussi. Ou un garçon. Ou même plusieurs enfants. Les aimait-elle autant que cette dame? Les amenait-elle parfois dans une chocolaterie pour les gâter?

Était-elle heureuse?

Pensait-elle parfois à lui?

Heureusement, la dame interrompit ses pensées et demanda une boîte de chocolats assortis. Robert sélectionna un ruban jaune serin, la même couleur que les chaussures de la fillette, et s’appliqua pour faire la plus belle boucle du monde sur la boîte. Puis, il la remit à l’enfant aux yeux ronds et pétillants, qui la reçut comme si c’était le trésor le plus précieux au monde.

La clochette sonna lorsque la porte se referma sur elles, et Robert entendit le rire cristallin de la petite se mêler au tintement aigu.

Le silence se fit alors lourd dans la boutique. Robert alluma la radio pour chasser le vide qui le rongeait de l’intérieur. Rien n’y fit.

Il plongea la main dans la poche de son veston et en sortit un bout de papier froissé. Il le posa sur le comptoir et entreprit de le lisser, les mains tremblantes. Il relut pour la millième fois tous les chiffres qui y étaient inscrits en rouge, même s’il les connaissait par cœur.

Il prit le téléphone sans fil qui traînait près de la caisse et l’alluma. Le timbre se fit entendre, grave et culpabilisant. Cette fois, il allait le faire. Il allait composer le numéro au complet, et ne raccrocherait pas tout de suite après.

Cette fois, il irait jusqu’au bout.

Il appuya sur chaque chiffre, le cœur battant si fort qu’il entendait à peine le son du téléphone. Il porta ensuite le combiné à son oreille, résista au désir puissant de raccrocher alors que le long, interminable « dring » résonnait jusque dans son ventre.

Et il l'entendit :

- Allô?

Sa voix à elle. Sa voix qu’il n’avait pourtant jamais entendue, mais qu’il reconnaissait quand même. Sa voix qu’il aurait dû entendre chaque jour de sa vie s’il n’avait pas paniqué. S’il n’avait pas été trop effrayé, trop lâche pour prendre ses responsabilités.

- Allô Julie.
- Qui est-ce?

Il réprima un sanglot. Les mots se bousculaient dans sa tête. Il en choisit quatre.

- C’est ton père.
-           
Puis deux autres. Les plus importants.

- Pardonne-moi.




3 commentaires:

Éphémère a dit…

Belle histoire touchante ! Écrit avec justesse et émotion !

Je me répète, mais j'aime ton écriture fluide. Tes mots coulent doucement. C'est agréable à lire ! :)

La citadine a dit…

Merci beaucoup! Ça me touche :)

Et merci de nous laisser des commentaires, c'est vraiment gentil de ta part!

Éphémère a dit…

J'aime les histoires et vous en écrivez alors la moindre des choses est tout de même de vous signifiez que je suis venue et que j'ai apprécié ce moment de détente avant d'aller me coucher :)

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